Kessel

De Lyhanna à la fournaise, les vies sacrifiées

La chaleur tue, les violences contre les enfants aussi. Dans les deux cas, l'aveuglement politique est devenu une forme de normalité.

Présages
4 min ⋅ 24/06/2026

Bonjour,

ça fait bien longtemps que je n’ai pas écrit ici, conséquence d’un mélange de flemme, d’autres trucs à faire, et de fort sentiment de : à quoi bon écrire dans cette cacophonie de médias, d’infos, de communication, de contenus, dans ce bruit permanent que je tâche moi-même de fuir ?

Je n’avais pas même pris le temps d’écrire quelques mots pour faire la promotion du dernier épisode de Présages paru il y a plusieurs mois, sur le sujet de la domination adulte et du mouvement politique enfantiste.

Evidemment, il est toujours d’actualité. Actualité des violences sexuelles sur les enfants dans le périscolaire, actualité d’un monde de guerres et de domination où l’on apprend à troquer liberté contre illusion de sécurité, actualité des violences ordinaires, actualité du meurtre de Lyhanna.

L’actualité brûlante de Lyhanna a été balayée par la canicule. On subit, on suffoque, on est terrorisé·es, on souffre. Entre désarroi, panique et rage, en plein dans un présent qui était le futur qu’on nous prédisait pour dans 25 ans. Et toujours ce bruit médiatique coupable.

Il y a les clowns tristes qui balayent d’un revers de la main la violence climatique qui s’abat sur le pays, en foudroyant les plus défavorisés, avec un « ça va c’est 15 jours par an ». Il y a la ministre qui affirme qu’on ne va pas s’arrêter de vivre, depuis un studio média climatisé, rejoint depuis une voiture climatisée. Et n’oubliez pas de boire de l’eau. Il y a les débats épouvantails sur la clim, les milliers de contenus sur les meilleures astuces fraîcheur, du blanc de Meudon en veux-tu en voilà, du vortex air chaud air froid de ventilo dans un studio sous toit en zinc. Hop tu es passé de 48 à 43 degrés, incroyable.

En fond insonore, un silence abyssal sur les causes, les conséquences, les coupables, les solutions. Les aberrations des politiques, depuis l’échelon municipal jusqu’à l’inconséquence des négociations internationales, en passant par les budgets pour la transition coupés à la hache, les menaces sur l’ademe, les milliards de profit des multinationales fossiles, les lois agricoles d’urgence, les débats sur comment on doit appeler des nuggets et des steaks qui ne viennent pas d’un système concentrationnaire, les bouilloires thermiques remises sur le marché pour épargner les propriétaires qui peuvent s’enrichir sur le dos des locataires mais pas faire de travaux d’isolation. Faut dire que stopper ma prime renov c’était une idée pas piquée des hannetons.

Faut dire aussi que le système de production capitaliste dirigé par la bourgeoisie n’a pas de solution pour faire perdurer son modèle sans détruire encore et toujours plus, sans aggraver à court et très long terme la situation. Venez pas me parler de croissance verte, je suis pas d’humeur.

Quels que soient les mots, c’est une chaleur à crever, une chaleur qui rend fou, fou de colère et folle d’inquiétude, un monde qui marche sur la tête, la violence du capitalisme à l’état pur, dont cette canicule n’est que l’aboutissement, aboutissement de décennies d’accumulation de profit et d’extraction de ressources au détriment de tout ce qui compte : la santé, la vie, la joie, la solidarité.

La violence du capitalisme écocidaire tue littéralement, fait le tri entre les vies qui comptent et celles qui ne comptent pas, et débite des éléments de langage sur l’adaptation de l’appareil productif, le progrès technique et les éco gestes, pendant qu’on vit confiné·es, cloîtré·es, accablé·es, dans le noir, avant de ne pas réussir à dormir et de se demander comment on va occuper l’enfant demain. Si on a le privilège d’avoir un logement, si on a la possibilité de garder l’enfant à la maison plutôt que l’enfourner en cuisson à l’école.

La violence climatique tue aussi notre capacité à imaginer des sorties de route, des bifurcations pour sauver ce qui peut l’être et adapter ce qui peut l’être à cette nouvelle normalité des journées à 45°.

Alors certes il faut politiser la canicule et tout le reste, mais à mesure que la fournaise se fait de plus en plus oppressante chaque jour et chaque nuit, on cherche chacun·e des façons de juste survivre. Entre les astuces fraicheur et les dénonciations du fascisme fossile, on a besoin de savoir comment exercer le droit de retrait au travail, comment défaire les interdictions de se baigner, comment réquisitionner des églises fraiches et des tours de bureaux vides et climatisés pour y mettre les enfants et les vieux, on a besoin de solutions de survie.

Quel rapport entre le meurtre de la petite Lyhanna et la canicule ? Aucun ? Ou bien trop ?

Les deux : pas surprenants, évitables, dramatiques, éminemment politiques. Les deux ont pour ingrédients la violence, l’aveuglement volontaire sur les racines du mal, les écrans de fumée et les boucs émissaires, pour faire perdurer un système qui ne peut fonctionner qu’en écrasant, dominant, détruisant. Deux sujets construits sur la tolérance envers l’idée que certaines vies sont sacrifiables, certaines souffrances acceptables, que ces dommages structurels ne seraient que collatéraux. Deux causes - écologie et violences sur les enfants - dont certains voudraient nous faire croire qu’elles sont apolitiques.

L’aveuglement volontaire devant le mur climatique n’a d’égal que la banalité de la pédocriminalité et des violences sexuelles. Toutes les 3 minutes un enfant est violé. Trois enfants par classe. 90% de plaintes classées sans suite. Bouc émissaire du « dysfonctionnement » de la justice, lorsque ce fonctionnement est une norme. De grandes déclarations, des numéros verts, des grandes causes.

Quant à prétendre que les violences sur les enfants seraient une cause apolitique : c’est précisément lorsque l’on refuse de les analyser politiquement que l’on se condamne à des réponses simplistes et illusoires. Si l’on ne voit que des individus monstrueux plutôt qu’un système de domination, si l’on réagit uniquement sous le coup de l’émotion, sans prendre en compte l’enchevêtrement des rapports sociaux qui produisent et rendent possibles ces violences, alors la seule réponse qui semble rester est la répression. On se retrouve ainsi, de l’extrême droite à une partie des féministes, à réclamer toujours plus de peines, toujours plus d’enfermement, toujours plus de dispositifs sécuritaires. Pourquoi transformer l’organisation sociale quand on peut proposer la perpétuité ? Ça va faire beaucoup de prisons à construire. Et un bonus de croissance pour le secteur du bâtiment.

Les violences contre les enfants doivent être analysées par le prisme de la domination patriarcale et adultiste. La violence climatique doit être analysée par le prisme de la domination capitaliste et de la suprématie blanche. Pourquoi on ne le fait pas ? Parce que beaucoup en sont encore à considérer l’écologie et la protection des enfants comme des sujets apolitiques, qui transcendent les opinions politiques et les partis.

Ce refus de dire, de nommer le réel, engendre des mesures poudre aux yeux, là où nous avons besoin d’une transformation radicale, massive, totale de la société. Pour ça, nous n’avons pas besoin de clim ou de castration chimique, mais d’une bataille culturelle immense. Nous avons besoin de services publics robustes, de formation, de prévention, d’ouvrir grand les yeux et de combattre.

Sur ces mots plein de colère, je vous laisse donc avec le plus tout à fait nouvel épisode de Présages, avec Claire Bourdille, fondatrice du collectif Enfantiste et autrice du livre « Enfantisme », aux éditions de La Mer Salée. On y parle de la domination des adultes sur les enfants, cette hiérarchie profondément ancrée dans nos sociétés, qui paraît si naturelle qu’on ne la remarque même pas. Nommer cette domination qu’on appelle adultisme, ce n’est pas nier les besoins spécifiques des enfants. C’est poser une question fondamentale : comment protéger sans dominer ?

Car les violences faites aux enfants restent massives et largement invisibilisées. En France, un enfant meurt tous les cinq jours dans son environnement familial, et des centaines de milliers subissent des formes de maltraitance, souvent traitées comme des drames isolés plutôt que comme un enjeu collectif.

L’adultisme, c’est aussi les adultes qui détruisent l’habitabilité de la planète Terre tout en clamant qu’ils veulent protéger les enfants, c’est aussi les adultes qui font perdre tout sens aux mots et tout espoir dans le futur.

A moins que ?

A très vite
Alexia

Présages

Par Alexia Soyeux

J'aime les chiens et les noisettes. J'ai créé le podcast Présages en 2018, qui parle d'écologie et de luttes d'émancipation.