Kessel

Le monde ou rien

merci pour la colère, la joie et l'audace

Présages
2 min ⋅ 11/10/2026

salut,

Il y a vingt ans, j’étais étudiante, et déjà toujours un peu vener. Ma colère n’avait pas d’objet très précis : le contenu des cours me semblait souvent bif bof, les injonctions à être une meilleure version de moi même étaient déjà bien présentes, le poids des rôles de genre et du patriarcat aussi, même si j’ignorais ce mot. On avait passé le bac sous canicule en 2003, et j’ignorais tout de la dérive climatique et du capitalisme extractiviste.

J’étais en colère et pessimiste, mais sans savoir pourquoi. On ne parlait pas de politique dans ma famille, je ne connaissais pas de gens syndicalistes, encartés, engagés. Ce n’est même pas seulement que je n’y connaissais rien, c’est que ça n’existait tout simplement pas pour moi. Je me demande encore souvent comment j’ai pu vivre dans cette réalité parallèle. Il faut croire que je n’ai pas pris les chemins qui auraient pu m’amener à me politiser à ce moment là. Il faut dire que les études que j’ai faites n’étaient pas la voix de la radicalité, et que j’étais souvent occupée à lire des magazines, à essayer de maigrir et à masser une cellulite imaginaire avec de la crème caféinée.

Depuis la toute fin septembre 2026, les jeunes personnes des lycées et des facs ont pris la rue. Ils se prennent la réalité en pleine face et ils ont des mots pour le penser et le dire.

Ils ont les mots pour dire le démantèlement de l’Education nationale, la violence de parcoursup et la terreur des violences policières, les inégalités et discriminations qui les condamnent, leur jeunesse abîmée et leur futur horrifiant.

Ce n’est pas une explosion soudaine, ce sont des années de constats et de revendications ignorées, de dialogue impossible faute d’interlocuteurs. La violence envers les jeunes est organisée, elle est institutionnelle, elle est choisie. Et si tout est fait pour détourner l’attention en ne parlant que de violences urbaines, en décrédibilisant, en sélectionnant ce qui est donné à voir, en mettant quinze guillemets aux “violences policières” tout en affirmant que la révolte n’est qu’une émeute, qui est encore dupe ?

Des bâtiments dégradés ou insalubres, glacial l’hiver, fournaise l’été, du béton et du préfabriqué, pas assez de chaises ni de tables, des suppressions de postes d’enseignants à la pelle, des milliers d’heures de cours non assurés, des classes surchargées à plus de 35 élèves, pas de médecins scolaires, pas d’infirmières, des jeunes à la santé physique et mentale abimée, des conditions d’enseignement à deux poids deux mesures selon la géographie et la classe sociale.

Le saviez-vous ? en France, un quart des jeunes de 18 à 24 ans vivent en dessous du niveau de pauvreté. Les élèves de Seine-Saint-Denis perdent en moyenne un an de scolarité à cause des absences non remplacées des professeurs. 10 000 postes d’enseignants ont été supprimé depuis l’arrivée de Macron. Bien sûr ça n’est pas le lot de tous, car la ségrégation est organisée.

Alors ce mouvement, ça me met en joie. Rien de tel qu’une révolte imprévue et fulgurante, pour nous rappeler que l’avenir n’est pas écrit. Ça me met en joie et nous devrions être tous et toutes extrêmement reconnaissant envers ces jeunes personnes.

Merci aux enfants et aux jeunes de nous montrer que la colère est saine, légitime, normale, que la coupe est pleine. Merci pour leur joie et l’audace de bloquer des établissements sous la menace de flinguer leur scolarité, sous la menace de la police et son maintien de l’ordre qui depuis au moins dix ans s’échine à terroriser les mouvements sociaux. Leur courage est immense, à la mesure de l’immensité des problèmes auxquels ils et elles font face. Le courage des lycéens qui savent pertinemment qu’ils pourraient être une énième bavure de la police, qui, elle, ne se cache plus tellement ; après avoir chargé les gilets jaunes, les soignant·es, les pompiers, ils chargent les enfants. À cheval, à voiture-bélier, à coup de LBD et de grenades.

Imaginez le courage d’aller au devant de ça, de manifester dans la joie et l’enthousiasme en exigeant des conditions meilleures tout en ayant peu d’illusions sur ce qui se passera. La jeunesse veut le monde où rien. Pas ce monde ou on veut les faire taire à tout prix, où on dénigre leurs idées et leurs personnes.

Pas ce monde où on ne s’adresse à eux que pour leur interdire quelque chose (le portable, les réseaux sociaux, le foulard, les fêtes …)

Pas ces débris de futur où il faudrait réussir à trouver un job et travailler plus pour gagner rien jusqu’à 80 ans par 50°.

Pas ce monde où les moyens sont alloués à l’armée plutôt qu’à l’enseignement.

Pas ce monde où, plutôt qu’écouter les constats, on gouverne par la terreur, on se gargarise d’avoir mis 6500 jeunes en garde à vue, dont près de 90% de mineurs (des enfants, donc). Pas ce monde où à 14 ou 16 ans on perd sa mâchoire ou sa main pour avoir osé exercer son droit de manifester.

Les jeunes personnes ne sont pas manipulées, elles sont vener et elles ont les idées pour le penser et les mots pour le dire.

Remercions les, remercions aussi les profs, les surveillants, les adultes qui se joignent au mouvement, qui partagent les mêmes constats et revendications, qui s’interposent à la puissance de l’Etat et de la police. Réclamons avec eux le monde ou rien.

à plus

alexia

Présages

Par Alexia Soyeux

J'aime les chiens et les noisettes. J'ai créé le podcast Présages en 2018, qui parle d'écologie et de luttes d'émancipation.

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